All is Lost

J'aime beaucoupDans la jargon commun on appelle ça du culot. Cinématographiquement on se rapproche plutôt de la démence. En voyant arriver l’inexpérimenté metteur en scène J. C. Chandor et son scénario de 30 pages les producteurs de Cannes, où le film fût sélectionné hors compétition, ont probablement dû croire à une blague. « Quand J. C. m’a répondu que c’était le scénario dans sa totalité, ça m’a inquiété et enthousiasmé en même temps. Le premier film que nous avons fait ensemble reposait sur les dialogues. Ici, c’était l’inverse. Je reconnais m’être tout de suite dit, je ne vois vraiment pas comment on va trouver les financements. C’était très original et audacieux« , se souvient le producteur Neal Dodson. Margin Call, en effet, se distinguait essentiellement par sa science du verbe, intelligente parabole humaniste sur les ressors de la crise financière de 2008. Un coup de maître en premier film, salué par la critique, nominé aux oscars, révélant par la même occasion une vraie promesse de cinéaste.

Bien intrigués furent les observateurs à la divulgation de l’essence de sa deuxième réalisation : un métrage en mer de presque deux heures avec un seul et unique acteur dépourvu de tous dialogues. Un projet curieux qui en a rendu sceptiques plus d’un ; pas la star de son casting, Robert Redford, dont la rencontre avec J. C. Chandor date de la présentation de Margin Call au Festival de Sundance. « C’était audacieux, singulier, et sans dialogues. J’ai eu la conviction que J.C. resterait fidèle à son approche (…)« , assure le comédien. Pour se faire, afin de donner matière à l’entreprise, le réalisateur s’est attaché les services de l’expérimenté Peter Zuccarini, spécialiste de la photographie sous marine et reconnu pour son travail sur le chef d’œuvre d’Ang Lee, L’Odyssée de Pi.  »Quand j’ai vu dès les premières scènes du scénario que le bateau prenait l’eau, que l’homme était plongé dans l’océan et que des vagues s’abattaient sur lui, je dois avouer que ça m’a immédiatement enthousiasmé« .

Le directeur de la photo ne s’y trompe pas, Chandor lui emboîtera le pas : All is Lost peut être vu comme un film d’action. La succession de catastrophes dont est victime notre John Doe (le générique de fin se contentant d’un «our man») affilie cette épreuve de survie à un long chemin de croix auxquelles les scènes de tempêtes font allures d’impressionnants morceaux de bravoures. En ce sens, l’exercice de style de Chandor a de grandes similitudes avec le Gravity d’Alfonso Cuarón. On retrouve les mêmes ambitions (à défaut du même budget), que ce soit en terme de défi technique, de volonté scénaristique (méditation sur la mort, survival existentialiste) ou de narration contemplative. Les deux films sont d’ailleurs deux huit clos qui n’en n’ont pas l’air, deux destinés élégiaques et mélancoliques confrontées à de grands vides infinis à la beauté théologique manifeste. Les points d’ancrages sont ainsi nombreux entre les deux œuvres mais se divisent singulièrement en un point capital qui fait d’All is Lost un grand film et Gravity une larmoyante science-fiction catastrophe : l’intelligence.

Personne n’arguera que l’expérience SF du cinéaste mexicain est pavée par la bêtise. En revanche, le drame épuré et aéré proposé par Chandor brille constamment par la subtilité de ses références puisées, notamment, chez Ernest Hemingway. Sans forcément devoir reconnaître les inspirations, le scénario d’All is Lost se démarque par sa force d’esprit, par sa manière d’opérer continuellement les métaphores à travers les mésaventures d’un homme seul dont on ne sait justement pas grand chose. L’inventivité principale ? Laisser travailler l’imaginaire, faciliter la liberté de réflexion. Gravity était inversement didactique et s’empêtrait inutilement dans une balourde dramaturgie. Ici, l’ignorance est de mise : qui est cet homme ? Pourquoi est-il sur ce bateau ? Quelle a été son existence ? Pourquoi s’accroche t-il autant à la vie ? Des questions qui ne trouveront jamais réponses, malgré différents indices laissés à l’appréciation du spectateur, et qui n’ont pas matières à en trouver. L’important est ailleurs, dans le combat intérieur d’un homme qui fait face à l’adversité. Dans ce rôle, Robert Redford fait des miracles : sobre, fragile, courageux, l’acteur n’a pas hérité d’une mission facile mais s’en sort à merveille, notamment dans les expressions du visage (l’essentiel de sa performance), à l’instar d’un Ryan Gosling chez Refn. Un challenge qu’a tout de suite accepté le comédien, surpris de voir l’opportunité s’offrir à lui. «C’est assez ironique, après presque 30 ans à la tête de Sundance, aucun des réalisateurs auxquels j’ai apporté mon soutien ne m’a engagé. Ils ne me proposent jamais de rôle ! J.C. est le seul !« .

Bien lui en a pris, la deuxième réalisation du metteur en scène est une expérience très forte, brut de cinéma, véritable trésor pour cinéphiles. Jamais on ne s’ennuie devant cette proposition intimiste où se déchaînent les éléments, la beauté des images, le sens de mise en scène ainsi qu’une musique discrète mais souvent magnifique, support idéal aux panoramas marins de Zuccarini. Sceptiques étaient-ils à la naissance du projet, rassurés doivent-ils être aujourd’hui. All is Lost est à la fois la confirmation d’un futur grand à la réalisation en même temps qu’une réussite sans artifices d’une grande puissance émotionnelle, rafraîchissant à bien des titres. Un tour de force miraculeux qui tient beaucoup au choix judicieux de son formidable interprète principal. Un des plus beaux films de l’année.

All is Lost : De J. C. Chandor (2013)

Le film est disponible au téléchargement.
Mot de passe : nicolensois
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