Cartel

Je n'aime pas«L’important ce n’est pas la chute, mais ce qu’on entraîne avec elle.» avertit Jefe, businessman mexicain, à son ancien avocat (Michael Fassbender). Un avertissement bienvenu au vu de la situation de ce dernier, pris au piège par le cartel à la suite d’une transaction foireuse qui précipite sa chute, celle de ses proches, dont la sublime Laura (Penélope Cruz), sa compagne, ainsi que celle de ses complices : l’excentrique Reiner (Javier Bardem) et le cow-boy Westray (Brad Pitt), son intermédiaire.

De ce scénario original, première expérience de l’écrivain Cormac McCarthy, connu pour les adaptations cinématographiques de ses romans à succès (No Country for Old Men, La Route), Ridley Scott en tire son premier film indépendant, produit, notamment, par sa propre boite de production, Scott Free Productions. Visez plutôt : sa précédente réalisation, Prometheus, a coûté 130 millions de dollars ; Cartel, à l’inverse, est revenu cinq fois moins cher, se rapprochant des 30 millions, fait rare dans sa filmographie. Ce qui n’a pas empêché le cinéaste britannique de faire appel à un véritable casting de stars auquel, à l’origine, devait participer d’autres célébrités comme Angelina Jolie ou Natalie Portman. Malgré la faiblesse des moyens, il y a dans Cartel une volonté manifeste d’appuyer le scénario sur des figures fortes, des acteurs puissants qui feraient oublier le manque d’ambition, du moins financier, d’un projet surprenant de la part de son réalisateur.

Scott, entre deux super-productions, s’essaye donc au polar intimiste à intrigues malléables. Pas une mauvaise chose en soi, encore moins une critique à l’encontre des thématiques qu’il ressasse puisque à l’allure éculée le récit de Cartel se révèle comme l’atout principal du jeu du cinéaste. Profondément fataliste, l’histoire écrite par l’écrivain McCarthy possède la noirceur autour duquel tournent tous les enjeux du film. «Le choix, vous ne l’avez plus, vous l’aviez mais désormais il ne vous reste plus qu’à en endosser la responsabilité.» explique t-on à un Michael Fassbender dévasté par l’engrenage se resserrant tout autour de lui. Ici se condense tout le message de l’œuvre, toute sa résignation, symbolisé par son fil conducteur nous amenant à comprendre, très vite, que le sort qui attend chacun des protagonistes sera violent, inévitable, couru d’avance. L’occasion d’assister aux scènes les plus marquantes, à l’image de celle du dispositif filaire enserrant le cou de ses victimes (on vous laisse découvrir) ou de la traque en voitures du caïd Javier Bardem, magiquement métamorphosé pour l’occasion.

Ce déterminisme, on le retrouve dans les détails les plus insignifiants, à la manière du nom du héros qui n’en possède aucun. L’avocat sera la seule nomination qu’on lui attribuera ou, comme dans le titre original : The Counselor ; batarement renommé Cartel dans sa version française. Nos amis québécois, habituellement maladroits dans l’exercice, ont pour une fois judicieusement traduits The Counselor en Le Conseiller. Attitré ainsi, le métrage reprend ses droits en exposant tout le paradoxe exploité par Ridley Scott : le conseiller est l’unique personnage à l’être vraiment. À travers les nombreux et longs dialogues filmiques, chacun apporte son avertissement à celui qui est censé en donner. «Je sais pourquoi je fais tout ça, et vous ?» lance Reiner à l’avocat, dont les problèmes d’argent le poussent à passer dans l’illégalité. Ainsi, en changeant de monde, ce sont les règles du jeux qui différent à leurs tours. «Vous allez devoir faire face à des dilemmes moraux dont vous n’avez pas idée.» poursuit un Javier Bardem sous exploité.

Michael Fassbender, plutôt moyen, se lance dans une arène où les fauves se font nombreux. L’omniprésence du guépard appuie la métaphore et fait du prédateur félin le symbole de ce danger permanent prêt à surgir à tout instant. Le rôle féminin fort du film, interprété avec fougue par Cameron Diaz, Malkina, cristallise ainsi toute cette imprévisibilité. « Le guépard représente le chasseur dans toute sa pureté, c’est ce qui lui correspond et ce qu’elle adore. » commente l’actrice. Malheureusement, et c’est tout le défaut de Cartel, d’un fond alarmiste, vertigineux, parabole de la descente aux enfers, Ridley Scott n’accouche pas de grand chose. Une mise en scène plutôt classique, un rythme inconséquent, une intensité mollassonne et de trop nombreux dialogues font de The Counselor une rencontre boiteuse entre le superbe script de McCarthy et le manque d’inspiration technique du metteur en scène britannique.

Saupoudrer la narration de stars n’y change pas grand chose, d’autant plus qu’aucun n’est véritablement approfondi. Mise à part Brad Pitt, efficace en texan sûr de lui, aucun des personnages ne subjuguent par sa profondeur psychologique. Chacun gravite autour de l’avocat et obtient son imposant dialogue moraliste. Des instants souvent longs, prétentieux, pas inintéressants pour autant mais particulièrement épuisants à la longue. C’est d’ailleurs au beau milieu d’une de ces nombreuses conversations allégoriques autour du sexe que se précipite la fin de Cartel. Un choix surprenant, déstabilisant mais finalement logique dans ce que Scott a voulu faire de sa réalisation : une œuvre nihiliste, pessimiste qui n’a aucune pitié avec ses stars et n’a pas besoin d’aller jusqu’au bout de son idée pour nous en conter la morale. De ce principe potentiel débouche un film indé bancal, très superficiel devant lequel on reste passablement de marbre. Vous êtes prévenus.

Cartel : De Ridley Scott (2013)

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11 réponses à “Cartel

  1. Et pourtant le film est superbe sous tous ses aspect. Le ton qui ne plait guère provient de son hallucinant nihilisme que l’ont attend pas, ni de ce qui à les attributs d’un film hollywoodien, ni de R. Scott.

  2. C’est vrai que McCarthy a du mal à s’adapter au format cinématographique. Mais ses thèmes sont si bouleversants et si intemporels qu’on ne peut que s’écraser devant la portée de son propos.

  3. Bon ben c’est réglé alors XD
    Puis quand les personnages ne sont pas approfondis je ne supporte pas… Le film donne une mauvaise impression, ne fait pas soigné, puis sans une vrai personnalité, les persos ne peuvent pas accrocher et c’est alors difficile de ressentir des émotions à travers eux…

    • As tu vu Snowpiercer ? Si ce n’est pas le cas, alors tu ne feras que des mauvais choix avant d’aller voir ce chef d’œuvre ! Cartel, Hunger Games, nous ne sommes pas dans la même catégorie, à mon sens.

    • oui, oui je l’ai vu et je l’ai vraiment aimé.

      Je ne pense pas en effet que Cartel et Hunger Games soient comparables si ce n’est que ce sont tous deux des films et que dans les deux cas notre but en y allant est de ne pas regretter d’avoir payer nos places.

  4. J’ai apprécié ce film même si, je suis d’accord, il y a des défauts au niveau du rythme et de l’équilibre entre énonciation visuelle et dialogue (même si tout cela est justifié par le film – conçu comme un vaste avertissement).
    « chacun apporte son avertissement à celui qui est censé en donner » => j’avoue que je n’y avais pas pensé alors que c’est le coeur du film. J’en profite pour te complimenter sur ta chronique, que je trouve passionnante à lire.

    • Je prends le compliment avec joie, c’est toujours agréable de savoir qu’on est plaisant à lire. Merci pour ton com’

    • A mon sens son écriture, très romancée et littéraire, ne se prête pas au cinéma. C’est son premier scénario original et ça se ressent : le film est étouffé par les conversations sur le sexe et le fatalisme. C’est bien écrit, mais ça ne rend pas grand chose à l’écran, j’en ai bien peur.

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