Don Jon

Je n'aime pasIls ont aujourd’hui entre dix et trente ans, sont nés entre le début des années 80 et la fin des années 90 et sont réunis sous la même nomination sociologique : la génération Y. Ils ont connu les débuts d’internet, l’explosion des jeux vidéo, l’émergence des nouvelles technologies et le port du jean taille basse (laissant apparaître un Y dans le bas du dos, CQFD). Jon Martello, dit «Don Jon», personnage inventé de toutes pièces par son interprète, Joseph Gordon-Levitt, en est un exemple éclatant. À mi-chemin entre la génération Y et la suivante (certains l’appellent déjà la génération porno) ce trentenaire charismatique, séducteur et sûr de lui a une addiction bien particulière : La porno-addiction

Il en regarde tous les jours, plusieurs fois, sur plusieurs sites. De toutes les catégories, et dieu sait (pas que lui d’ailleurs) qu’il en existe de toutes sortes. Ce qui ne l’empêche pas de séduire et de ramener, assez régulièrement, de nouvelles conquêtes dans son bel appartement, modèle architectural du célibataire endurci. Oui mais voilà, faire l’amour c’est bien, mais ça ne vaut pas le porno nous explique, face caméra, voix off, un Gordon-Levitt en plein exercice masturbatoire : «Pendant quelques minutes mes problèmes disparaissent. […] je m’abandonne complètement.» Les images porno (censurées, of course) défilent à vitesse grand V et font une description assez détonante du rituel qui découle habituellement de ce genre d’addiction. Sa façon d’exprimer ses sensations est un exercice de style intelligent et pertinent. Alors, Don Jon, un film sur le porno ? Vous n’y êtes pas du tout. « J’avais envie de raconter une histoire d’amour. Mais j’ai remarqué que ce qui fait souvent obstacle à l’amour, c’est la manière dont les gens traitent les autres comme des objets. »

On attendait pas l’acteur d’Inception, Looper ou The Dark Knight Rises dans ce genre de registre. On ne lui connaissait pas non plus cette envie de passer derrière la caméra. Elle remonte pourtant à loin : « Même enfant, j’étais toujours en train de jouer avec une caméra. (…) Depuis, j’ai réalisé d’innombrables courts métrages et clips vidéo, sans doute des centaines. Je pense que je n’aurais jamais été capable de mettre en scène un long métrage sans cette expérience préalable. » Témoin de cette ambition, le refus de participer au Django Unchained de Tarantino, son tournage coïncidant avec le sien. Il y a du coup du Gordon-Levitt partout dans ce Don Jon : devant, derrière, à l’écriture, au financement, partout. Rien de surprenant à le voir endosser le rôle principal, archétype de l’égocentrique un peu (beaucoup) beauf, enfermé dans ses locomotives quotidiennes : son corps, son appart, sa caisse, sa famille, son église, ses potes, ses plans culs et pour finir donc, son porno.

Un portrait qui, d’emblée, n’échappe pas aux clichés : la famille italienne dirigée par un Tony Danza en marcel blanc obsédé par le football, une sœur hypnotisée par son smartphone, des discussions éculées entre potes, un regard banalisé des relations hommes-femmes. La vérité n’est jamais loin et la comédie appuie le tout, bien évidemment, mais souligne durement le trait. Le personnage de Barbara, écrit tout particulièrement pour Scarlett Johansson, synthétise l’intention idéologique qui a motivé le scénario du film : elle est belle mais idiote et, à l’instar de Jon, se laisse bercer par les utopies relationnelles. «La vie n’est pas un conte de fée ni une comédie romantique, encore moins un film porno où la femme est objetisée.» semble, au final, nous expliquer cette rom-com très moralisatrice. Au delà de l’évidence, Don Jon se rate aussi sur le prisme entrepris pour raconter l’évolution de son personnage principal. Puisque le métrage n’échappe jamais aux écules de la comédie romantique (le rôle incarné par Julianne Moore est en ce sens plutôt insupportable et mécaniquement donneur de leçon) tout en donnant la fausse impression de choquer.

« Tout comme Jon, qui s’est créé ce monde fantasmé afin d’échapper à la réalité, Barbara s’est fabriqué cette image d’un avenir idéal (…) cela ne laisse aucune place à la réalité des rapports humains« , ajoute le réalisateur. Personne n’arguera du contraire. À l’inverse, pourquoi un tel acharnement moraliste ? On n’attendait pas de cette première réalisation une étude poussée sur notre rapport à la pornographie. En revanche, sermonner à ce point son personnage principal (il va à l’église pour se faire pardonner ses actions, sa copine le surprend et le quitte, sa complice de classe lui fait la leçon) semble n’avoir qu’une seule vocation : pointer du doigt l’infâme macho, symbole de toute puissance masculine. La vision féminine est la même : Barbara et Esther sont moquées, caricaturées, fantasmées (le choix de Johansson est dès lors évident), l’objectif doctrinal se lit dans l’évolution didactique des protagonistes et le message subliminal, comme un couperet, tombe à la fin : rien ne remplace la femme qu’on aime. Navrant.

Que retenir de ce Don Jon ? Au final, pas grand chose. On est loin des pires comédies américaines, et l’interprétation générale remonte clairement le niveau. Des gags qui tombent justes, ici et là, ainsi qu’un montage structuré (le film est pensé comme un immense rituel) pour les bons points. Le discours ne tient malheureusement pas la route et, pavé de lieux communs, reste entravé par ses démons idéologiques. Sous ses airs de comédie moderniste, la première réalisation du jeune acteur s’impose en pensum féministe (tout l’ironie est là) gonflant sur les fonctionnements sexués. (Re)voyez plutôt le Shame de Steve McQueen, en terme d’évocation sexuelle, on a rarement fait mieux. Mais Gordon-Levitt l’a t-il seulement vu ?

Don Jon : De Joseph Gordon-Levitt (2013)

Le film est disponible au téléchargement.
Mot de passe : nicolensois
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8 réponses à “Don Jon

  1. Un duo d’acteur maîtrisé. Un film loin d’être bas de gamme. On voit naître un réalisateur qui se cherche. Je suis d’accord avec toi, Shame est l’un des meilleurs en la matière.

    • Le film divise bien plus que Shame en effet. Le sujet est brulant et l’angle d’attaque est différent pour chaque film. Je comprends qu’on puisse aimer.

  2. Merci pour cette critique très intéressante. Je me réjouis de voir ce film, car j’ai lu des critiques tellement différentes que j’ai vraiment envie de me faire mon propre avis.

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