Alabama Monroe

J'aime beaucoupIl y a des cinémas qu’on oublie souvent d’évoquer au moment de dévoiler nos différents classements de fin d’année. Bullhead, pure pépite du 7e art belge, fût pourtant une des grandes surprises de 2012. Nos voisins francophones, dont le vivier culturel ne s’est jamais démenti, semblent avoir pris l’habitude de nous livrer, l’année venant, leurs pépites habituelles. La merditude des choses, du metteur en scène Felix Van Groeningen, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, en est un bel exemple et peut se pré-valoir de figurer dans le haut panier de 2010. Un succès capital au sein de sa courte carrière de réalisateur qui va lui permettre, trois ans plus tard, d’acquérir les droits d’une célèbre pièce de théâtre en Belgique flamande et aux Pays-Bas : « The Broken circle breakdown featuring the Cover-Ups of Alabama« . Bouleversé par le spectacle, Van Groeningen est persuadé de tenir le scénario de son prochain film : «[Elle] avait tellement de niveaux différents, j’avais le sentiment que je n’y arriverais pas. Mais finalement, mon impression première m’a permis d’en venir à bout. J’avais tellement été touché que je savais que, d’une façon ou d’une autre, j’allais réussir à l’adapter.»

La pièce de théâtre en question, signée Johan Heldenberg et Mieke Dobbels, n’a pas connu pareille consécration par hasard. L’histoire d’amour qu’elle raconte, ainsi que la puissante tragédie qui en survient, a touché ses spectateurs de manière inattendue. Sollicités à l’écriture du scénario, les auteurs n’ont pas daignés y participer. Le récit du réalisateur, associé à la plume de Carl Joos, ne s’en porte pas plus mal et puise toute sa richesse dans la dramaturgie initiale vécue par les personnages fictifs d’Élise et Didier. Deux êtres qui ne nous quitteront plus, que l’on découvre très vite autour d’un lit d’hôpital occupé par leur fille de sept ans, Maybelle, atteinte d’un important cancer. D’office, la réalisation expose sa première bonne idée : Van Groeningen n’attend pas d’investir émotionnellement ses personnages pour les confronter aux enjeux de la mort. La maladie, parabole funeste inévitable, d’autant plus chez une fillette de cet âge, nous est rapidement déclarée et installe les bases dramatiques. Une réjouissance qui s’embraye brusquement vers les premières inquiétudes : va t-on, fatalement, tomber dans le pathos ou les sentiments faciles ? Un questionnement balayé par la deuxième bonne idée du métrage : son montage.

Il vole, survole, danse, enchaîne les ellipses, navigue d’une période à une autre, effectue la lecture aléatoire de la romance entre Élise et Didier. Le montage du metteur en scène assemble comme un puzzle la chronologie de ce mélo puissant qui alterne l’épanouissement et le désespoir, le bonheur et malheur, les disputes et les réconciliations. Avec la précision d’un métronome, Alabama Monroe centrifuge la richesse des émotions en variant constamment, telle des montagnes russes, ses points de vus, ses périodes, ses intensités, en somme : l’archétype d’une histoire d’amour. Un arrangement de scènes transit d’une très belle manière par la danse et la musique, cadenas majeur du récit au moment d’alterner les différents niveaux de lectures évoqués par le cinéaste belge. Le bluegrass, pilier musical du film, apporte au fatalisme ambiant la note d’optimisme nécessaire l’empêchant de tomber dans ce qui aurait pu devenir un tire-larme maladroit. « On a essayé de placer les chansons dans l’histoire de façon à ce qu’elles servent au mieux l’intensité dramatique. Parfois, une chanson est purement narrative et aide à raconter l’histoire, parfois, elle sert d’ellipse. À certains moments, on a utilisé une chanson spécifique pour étayer les émotions. », explique le réalisateur.

Dans Alabama Monroe la musique n’est pas le seul maillon émotionnel, puisque au delà de ces pures intermèdes réside le véritable propos du film : notre rapport à la mort. Face au deuil, la narration opère un recentrage intime des personnages et de leurs conceptions religieuses. Les moments les plus intenses se trouvent au cœur de cette bataille idéologique d’un couple refusant d’accepter l’inévitable. Didier est un agnostique qui se réfugie dans le scientisme, notamment à travers sa rancœur envers le veto utilisé par Bush à propos des cellules souches embryonnaires qui auraient pu sauver sa fille. Élise, de son côté, compense son profond chagrin dans des théories de réincarnation et de nécromancie. Deux visions, antagonistes, qui amènent le couple dans l’incompréhension et le reproche mutuel, chacun s’accusant de la culpabilité qu’il n’arrive pas à assumer. Ces scènes, d’une grande vérité, interrogent chacun sur sa relation culturelle au métaphysique, sur la réponse qu’il apporte à ce qui donne une valeur à la vie : sa fragilité. Les nombreux tatouages qu’arborent le personnage d’Élise vont dans ce sens et sont l’allégorie parfaite du besoin de graver à jamais des sentiments qui, à l’inverse, ne sont qu’éphémères.

La pépite belge de 2013, elle se trouve ici, dans cet exercice mélodramatique aux vastes thèmes et à la pudeur bienvenue. Van Groeningen transforme à merveille cette pièce de théâtre en une fable déstructurée baignée par l’énergie de son identité musicale, aux forts accents country, et de son duo d’acteurs magnifiques. Découle une œuvre poignante qui n’oublie pas de questionner l’Homme sur sa plus grande faiblesse : sa peur du trépas. Alabama Monroe, en dépit de tout, reste optimiste jusqu’au bout et finit comme il a commencé : en chanson. Une belle manière d’achever ce voyage passionnel qui, bien plus que d’évoquer la mort, décrit surtout la vie. Bouleversant.

Alabama Monroe : De Felix Van Groeningen (2013)

Le film est disponible au téléchargement.
Mot de passe : nicolensois
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5 réponses à “Alabama Monroe

    • En ce moment je me fais un marathon de tous les gros films de 2013 que j’ai raté : Pacific Rim, Monstres Académy, Happyness Therapy, Star Trek. Ceux qui apparaissent le plus souvent dans les tops. De quoi avoir vu une grosse partie du 7e art de cette année dans l’optique d’ériger un classement solide et pertinent. Rien d’inoubliable pour le moment.

    • Tu as raison. Je n’ai pas vu ses autres films mais je suis devenu curieux après ce très beau film. Merci pour ta fidélité à mes articles 😉

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