Mud, sur les rives du Mississippi

J'aime beaucoupUne des belles surprises cinéma de l’année 2011 reste, sans contestation possible, le sublime Take Shelter de Jeff Nichols. Ce drame psychologique, Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes. qui confrontait les peurs de l’Amérique sous le microcosme d’une de ses familles, en a impressionné plus d’un, notamment à l’égard de son metteur en scène, inconnu à l’époque. Désormais mis en lumière, l’homme revient en 2013 pour son troisième long métrage et nous emmène, cette fois ci, comme le sous titre l’indique, sur les rives du Mississippi. Un choix à vrai dire logique, continuité totale de sa filmographie qui, si on creuse un peu, fait preuve d’un attachement tout particulier pour ce cinéma indé mêlant la complexité humaine à l’aune de celle de sa nature (propre) et de sa nature (environnementale). Le réalisateur n’a d’ailleurs jamais caché son affection pour certains cinéastes, notamment Terrence Malick, qu’il cite régulièrement comme l’un de ses préférés. Son film favori ? La Balade sauvage, comme une évidence. On retrouve tout ça dans Mud, la manière de mettre en scène, d’utiliser la lumière naturelle, d’être authentique, de raconter une histoire sous le prisme de l’émerveillement enfantin. Take Shelter avait déjà ce lien avec Malick, il parlait d’une famille, comme The Tree of Life, tout en filmant la beauté de la nature. Mud raconte aussi le récit de deux enfants : Ellis et Neckbone. Tye Sheridan, dont la composition est la plus impressionnante, joue l’un d’entre eux et n’est autre que l’un des deux interprètes de… The Tree of Life. Décidément.

Le cinéaste se démarque pourtant de son mentor. D’une nature merveilleuse, de personnages complexes, Nichols, lui, préfère le récit au rapport du métaphysique. Ici, pas de voix off, pas d’extravagances mystiques ni de sur-contemplation sauvage. La seule étrangeté, c’est l’apparition d’un bateau dans un arbre, à la façon de l’avion d’Aguirre la colère de Dieu. «Nous parlions du scénario et j’ai questionné : Si vous étiez un jeune garçon, pourquoi iriez-vous sur une île au milieu du Mississippi ? On m’a répondu : Il pourrait y avoir un bateau perché dans un arbre suite à une crue.» Raconte le metteur en scène.

C’est sur ce postulat, même s’il confiera que l’idée du scénario date de bien avant celle de ses deux précédents films, que démarre le récit de ces deux gamins sillonnant le Mississippi. Leur voyage les amène sur cette île, à première vue déserte, en vérité cachette d’un mystérieux fugitif. Cet étrange individu, interprété par l’excellent Matthew McConaughey, est la proue psychologique régissant l’ensemble des comportements de tous les personnages. Le titre ne porte pas son nom par hasard, Mud est un meurtrier ayant tué par amour fuyant la famille de celui qu’il a assassiné. Le jeune Ellis (Tye Sheridan) s’en prend tout de suite d’admiration. Il est fasciné par cet homme, figure paternelle, qui brave le danger pour protéger celle qu’il aime. Car lui aussi est amoureux, il comprend ainsi mieux ce sentiment, malgré son évidente naïveté. Mud représente du coup tout ce qui prend sens à sa vie d’enfant : l’interdit, l’amour, le courage, d’autant plus que ses parents veulent divorcer, Ellis y voit une trahison, forcément. Cette île est donc un échappatoire à cette réalité : pendant que ces parents le trahissent, son nouvel ami, de son côté, lui requiert de l’aide par la livraison de nourritures, d’objets, de messages à Juniper, sa petite amie. Le garçon se sent dès lors responsable, important, utile, sans s’apercevoir du danger rêgnant.

«La rivière drague plein de déchets, certains valent beaucoup d’argent, d’autres non. Il faut savoir faire la différence. Sais tu la faire?» tente d’expliquer Galen, l’oncle de Neckbone, à Ellis. Nichols évoque ici l’illusion des sentiments, la réalité des relations humaines, symbolisée par le cours du fleuve, allégorie d’un autre cours, celui de notre vie, juché de rencontres, diverses et variées, jamais semblables. Mud risque sa vie pour une femme qui, en fait, n’en a que faire. L’enfant voit dans les actions du fugitif du courage, Tom Blankenship (Sam Shepard), vieil ami de Mud et voisin d’Ellis, y voit plutôt de la peur, de l’immaturité. «On ne sait jamais si ce que dit Mud est vrai ou non. Juniper et Tom parlent de lui comme d’un menteur mais il n’y a pas la moindre malice en lui. Je me souviens d’un type qui travaillait dans la boutique de meubles de mon père. Il était très gentil mais il mentait tout le temps. Mon frère avait dit à propos de lui ce que Jupiner dit de Mud :  « Les gens l’aiment parce que c’est un menteur qui les flatte ».». Explique le cinéaste. On comprend mieux l’authenticité de ses personnages, ils répondent aux échos de sa propre existence. Son troisième long-métrage n’est pas autobiographique mais possède un don rare dans la description de son récit. C’est frais, sincère, humain, c’est un beau tableau dépeignant les agissements dramatiques d’êtres perpétuellement déçus mais qui ne cessent de poursuivre cette chimère sentimentale. Mud s’entête pour une femme qui ne voit pas son avenir avec lui, les parents d’Ellis peinent à communiquer, ne s’entendent plus, Tom Blankenship vit seul chez lui depuis la mort de sa femme, qu’il aimait terriblement, Galen (Michael Shannon, discret) vient de se faire larguer. C’est profondément pessimiste, ce regard sur les douleurs affectives, dans un cadre paradoxalement lumineux, ensoleillé, a des allures d’œuvre littéraire, de tragédie grecque. Mise en scène par steadicam avec laquelle Nichols avoue son inexpérience : «C’est la première fois que j’utilise la steadicam. Je déteste la caméra à l’épaule, l’image qui bouge dans tous les sens.» sa troisième réalisation se signe par une fluidité de tous les instants, comme un voyage en bateau, but visiblement recherché : «J’avais besoin que la caméra se déplace élégamment. Je voulais réaliser un film qui semble plus facile à regarder : le Mississippi coule à une vitesse de 5 km/h et est le plus sinueux au monde. Lorsque l’on navigue dessus, on ne voit pas où l’on va. »

L’intention est réussie mais donne, à l’inverse du fleuve sur lequel il navigue, l’impression de trop montrer vers quoi il se dirige. A la limite du répétitif, du prévisible, à trop enchaîner les mêmes scènes, cette traversée filmique manque parfois de cette subtilité qui faisait la force du grand Take Shelter. La comparaison s’arrête là, mais elle existe, la barre était haute après un tel chef d’œuvre, elle reste à hauteur mais témoigne d’une puissance, d’une gravité, d’une maîtrise du récit inférieure. Des défauts, mineurs, sur lesquels semblent s’être arrêtés le public de Cannes où le métrage reçu un accueil mitigé et l’empêcha d’être correctement distribué, notamment aux États-Unis. L’accueil très chaleureux des festivals américains de Sundance et Austin sauva le film et permis son financement. Mud, même à l’égard de son imperfection, n’aurait pas mérité un tel destin. Car la belle histoire qu’il nous raconte, récit d’une série de mentors affectifs, n’aurait pas déplu à celui du réalisateur. On peut parier mais Malick, où qu’il soit, a sûrement dû apprécier.

Mud, sur les rives du Mississippi : De Jeff Nichols (2013)

Le film est disponible au téléchargement.
Mot de passe : nicolensois
D’autres films vous attendent en section Cinéma

Publicités

3 réponses à “Mud, sur les rives du Mississippi

  1. J’avais trouvé ce film excellent, dans la véracité des personnages, leur humanité. Je n’ai pas vu Take Shelter, mais je me dis en lisant ta critique, que peut être, ce n’est pas plus mal de le voir après Mud. J’ai peut être pu apprécier ce film différemment.

    • Un des très beaux films de 2013, assurément. Jeff Nichols confirme tout le bien entrevu dans Take Shelter, un cinéaste à suivre. Tu me diras ce que tu as pensé de ce dernier que je trouve encore supérieur à Mud. On parlait de la subtilité d’une œuvre, celle là n’en manque pas.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s